Le Fort intérieur et la sorcière de l’île Moufle

Entre inquiétante étrangeté et réalisme magique avec Stella Benson

Dans ce premier article de 2021, je vous parle d’un roman qui a été à l’origine de plusieurs découvertes : un texte, une auteure, une illustratrice et une maison d’édition. Le fort Intérieur (appelons-le comme ça) est édité par Callidor dans la collection âge d’or.

J’ai découvert l’existence de ce roman par le mois de l’imaginaire. Mon œil a tout de suite été attiré par cette couverture dessinée à l’encre, toute en nuances de gris et ces volutes de fumées violette du plus bel effet. Une couverture très graphique et photogénique donc, qui a suscité une envie de lecture confirmée ensuite par quelques posts instagram. Je vous emmène dans un monde où les objets ont un prénom et où la magie déboule dans les comités de charité comme un chien dans un jeu de quille.

Le quatrième de couv’

Le regard sans cesse accroché au ciel, constellé de bombes allemandes, Sarah Brown n’a pour toute richesse que sa valise, baptisée Humphrey, de bonnes intentions et une bienveillante inefficacité… Mais lorsqu’elle croise la route du fidèle Harold, un balai égaré par une sorcière londonienne, c’est pourtant bien à elle qu’il incombe de le restituer à sa propriétaire. Avec son chien David, Miss Brown découvre alors l’île Moufle, nichée entre la Forêt Enchantée et la Commune de la Faërie, où se dresse une petite maison curieusement nommée « le Fort Intérieur »…

L’auscultation

1. Un récit inclassable

Le fort intérieur est le troisième roman de son auteur. Stella Benson possède une plume pétillante, imaginative et mordante pour ses contemporains. L’intrigue du fort intérieur se déroule à Londres (plus ou moins) pendant la première Guerre Mondiale. Les personnages principaux sont membres d’un comité de bienfaisance qui voient brutalement la magie surgir dans leur quotidien.

A mon sens, son récit n’est pas une véritable histoire. C’est plutôt une succession de scènes ayant pour fil conducteur la magie et le personnage de la sorcière. Au travers de ces scènes, Stella Benson déploie son style littéraire et une belle imagination. Elle créé une pension au règlement intérieur très particulier, des paysages magiques au cœur de Londres et détourne des figures mythique de la fantasy (dragons, fées, magiciens…). Elle profite également de son texte pour manier la satire et, avec un flegme tout britannique, étriller la bonne société anglaise de l’époque.

Le récit est difficile à catégoriser mais faut-il s’y essayer ? Le texte est en effet parfois déroutant, tour à tour ironique, désinvolte, poétique. Il se dégage de ce récit une « inquiétante étrangeté » comme cela est indiqué dans la postface. Heureusement, l’auteure a eu la gentillesse de nous prévenir en commençant son livre avec les phrases suivantes :

« Ceci n’est pas un vrai livre. Il ne traite pas de vraies personnes, et ne devrait pas être lu par de vraies personnes non plus. Mais il existe déjà tellement de vrais livres écrits pour de vraies personnes, et tant d’autres à venir, que je ne pense pas qu’un petit livre insolite comme celui-ci, écrit pour les rares amateurs de magie, puisse être vraiment considéré comme une étrangeté. »

Ce roman est paru pour la première fois en 1919. Son auteur avait alors 27 ans.

Prenons quelques repères temporels dans la littérature anglaise:

Alice au Pays des Merveilles de Lewus Carrol parait en 1865

Peter Pan de J.M. Barrie est publié en 1911.

Le Seigneur des Anneaux de J.R.R Tolkien arrivera en 1954.

Diana Wynne Jones, dans laquelle je retrouve l’univers du Fort Intérieur, marquera la littérature jeunesse à partir des années 1970 et J.K Rowling à partir des années 1990.

Donc, le Fort Intérieur fait office de précurseur dans la fantasy britannique et ouvre le chemin pour d’autres autrices anglaises de l’imaginaire à savoir mesdames Diana Wynne Jones et J.K. Rowling.

2. Stella Benson: une vie à écrire

La vie de Stella Benson est marquée par la maladie, la guerre et l’écriture.

Née en 1892, elle souffrira très tôt puis toute sa vie de la tuberculose et de ses séquelles. Elle est également atteinte d’une surdité qui l’invalidera dans sa vie sociale. Elle commence à écrire de bonne heure. Dès l’âge de 10 ans, elle tient avec rigueur un journal intime et ceux jusqu’à sa mort.Si Stella Benson a la dent dure contre les comités de charité, c’est parce qu’elle y a exercé un emploi dans les années qui précédèrent son mariage et elle a pu constater le cynisme de ces comités.

Elle se marie avec un diplomate et le suit dans ses déplacements. Elle se retrouve donc observatrice de la politique coloniale de l’empire britannique. Son point de vue à ce sujet, exposé dans des articles de journaux ira même jusqu’à embarrasser son époux.

Stella Benson est une auteure prolixe. Sa bibliographie compte 7 romans dont un inachevé, 2 recueils de nouvelles, 1 biographie, plusieurs articles de presses, des carnets de voyage et plusieurs poèmes.

Elle injecte beaucoup d’elle-même dans le Fort intérieur, son troisième roman. Elle partage avec son héroïne ses initiales, une santé fragile, une surdité et un emploi dans les œuvres de bienfaisance. Mais elle partage également avec elle une faible estime d’elle-même.

Anouck Faure, illustratrice

Ce qui frappe immédiatement avec ce roman, c’est sa couverture hautement photogénique. On la doit à Anouck Faure qui réalise ici un superbe travail d’illustration. Ses dessins à l’encre parsèment le récit sur de magnifiques doubles pages.

Vous pourrez admirer son travail sur son site : Anouck Faure – Plasticienne, graveuse, dessinatrice et sur son compte instagram.

Une interview lui est également consacrée sur le site des éditions Callidor.

Les éditions Callidor

Callidor est une jeune maison d’édition fondée en 2011. Elle fêtera donc ses dix ans cette année ! Chez Callidor, on voyage dans le temps pour déterrer les pépites de la fantasy internationale. Le premier ouvrage publié a été Sweeney Todd, le texte que Tim Burton a porté à l’écran.

En 2015, le fond Callidor s’enrichit de la collection « Age d’or de la fantasy ». Cette collection remarquée a été récompensée en 2016 par le prix Spécial du Jury des Imaginales.

Callidor réalise un très beau travail d’édition. Par le choix du texte d’abord, puis par la qualité de l’objet proposé en librairie. Couverture lisse, format broché, papier de qualité et illustrations magnifiques sont les ingrédients de cet ouvrage.

La toute jeune maison d’édition propose également une collection « Classique » dans laquelle elle associe des classiques de la littérature à des illustrateurs de talent.

Mon avis en quelques lignes

Si le livre est difficile à classer et à caractériser, il est également difficile d’émettre un avis. Tout d’abord, je trouve l’objet livre en lui-même très beau. La couverture à elle seule emporte mon adhésion. Les belles illustrations à l’encre accompagnent parfaitement le récit et complètent l’aspect magique de ce bel objet.

Le style littéraire est une découverte. Satire, poésie, imagination, fantastique, réalisme magique et étrangeté, tout cela déposé harmonieusement dans un seul petit roman.

Pour moi, ce ne sera pas un classique, ni même un coup de cœur, mais une exploration de la littérature de l’imaginaire et un texte précurseur en son temps qui prépare le terrain pour d’autres auteures et d’autres œuvres de fantasy, telles que le château de Hurle de Diana Wynne Jones et Harry Potter de J.K Rowling.

La prescription du Dr Fatale

Sans surprise, je vous conseille la lecture du Château de Hurle de Diana Wynne Jones auquel j’ai pensé plusieurs fois en lisant le Fort Intérieur.

Dans le royaume d’Ingarie, Sophie s’ennuie. Jusqu’au jour où elle a le malheur de froisser la sorcière des Steppes. Laquelle ayant la dent dur et la main lourde en terme de riposte, lui dérobe 60 ans de sa vie. Sophie cherche alors par tous les moyens à briser le sortilège et atterrit dans un étrange château ambulant où vivent un magicien et un démon du feu.

Ce roman a inspiré un des films de Miyazaki que je préfère: Le Château Ambulant.

Je vous souhaite de bonnes lectures et que l’imagination soit avec vous!

Une réflexion sur “Le Fort intérieur et la sorcière de l’île Moufle

  1. Je n’avais jamais entendu parler de cette auteure ni de cette nouvelle maison d’édition. Cet article donne envie d’aller voir de plus près y compris également pour le travail de l’illustratrice. le rappel chronologique sur le littérature anglaise est intéressant. Bel article.

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