Akira Oze – Natsuko no saké – tome 1

Plongée dans une brasserie japonaise

Je suis toujours impressionnée par la faculté qu’ont les mangakas de nous immerger dans un univers professionnel. J’en avais fait l’expérience avec Hikaru no Go qui nous racontait l’initiation d’un jeune garçon au jeu de Go puis sa démarche de professionnalisation en tant que joueur de Go. Cette fois-ci c’est dans l’univers de la riziculture et de la production de saké que je me suis laissée entrainer.

Le saké, c’est un produit à mille lieues de moi. Je ne consomme pas d’alcool, n’ai jamais bu une goutte de saké et, par régionalisme, si je devais m’intéresser à la production d’une boisson alcoolisée, ce serait plutôt au cidre.

C’est par une chronique Bulles de BD de Laetitia Gayet que j’ai entendu parlé de ce manga, Natsuko no saké d’Akira Oze. Comme souvent et parce qu’elle parle très bien des bandes dessinées, des mangas et des romans graphiques, la chroniqueuse m’a donnée envie de découvrir l’œuvre.

Et c’est avec joie que je vous en parle à mon tour.

Le quatrième de couv’

Après deux années passées dans une agence de publicité à Tokyo, la jeune Natsuko Saeki revient dans sa province natale auprès de sa famille, productrice de sake artisanal. Elle y retrouve son grand frère Yasuo avec qui elle partage un même rêve : faire pousser le Tatsu-Nishiki, ou « dragon merveilleux » : un riz réputé très difficile à cultiver, mais dont ils espèrent tirer le meilleur sake du monde ! Malheureusement, Yasuo est très malade et décède peu après la visite de Natsuko. Cette dernière décide alors d’abandonner sa carrière et de reprendre le rêve de son frère dans l’exploitation familiale. Mais, si elle s’avère experte quant à goûter et estimer les sake, elle ne connaît rien à l’agriculture ni à la production de ce breuvage. Affrontant le scepticisme des uns, la jalousie des autres, la jeune femme urbaine va devoir relever tous les défis pour s’imposer et donner vie à son rêve.

L’auscultation

Natsuko no Saké est la série de manga seinen qui fera connaitre son auteur Akira Oze. Publiée pour la première fois en 1988, elle fait l’objet d’une nouvelle publication sous forme d’intégrale aux éditions Véga Dupuis.

Natsuko No Saké, le retour à la Terre

Natsuko a 22 ans. Elle est issue d’une longue lignée de brasseurs de saké. Elle a grandi dans une petite commune rurale et a cherché à s’en échapper. Le Japon a connu comme de nombreux pays un exode de la campagne vers la ville. Natsuko fait partie de ces jeunes, partis vivre à la grande ville. La douce, pure et naïve Natsuko travaille dans une agence de publicité à Tokyo, un métier qui ne lui convient pas du tout et dont elle ne comprend pas les codes.

Lors d’un de ses rares retours dans la maison paternelle, elle apprend à la fois la maladie grave et incurable de son frère ainé, mais aussi son rêve fou de ressusciter un riz légendaire, le Tatsu-Nishiki. Ce riz à la réputation d’être un riz difficile, fragile, supportant mal les maladies et les insectes nuisibles mais devant être absolument cultivé en bio.

Peu après sa visite et alors que l’idéaliste Natsuko manifeste son incompréhension face au métier de publicitaire, son frère décède.

Natsuko démissionne et retourne à la brasserie familiale riche d’une nouvelle résolution. Le rêve que son frère n’a pu accomplir est devenu le sien. Elle brassera le riz légendaire pour en faire le meilleur saké du monde.

Japon rural, entre tradition et modernité, agriculture sous contrainte

Avec Natsuko, nous sommes immergés dans l’agriculture japonaise des années 80-90. Et au début, c’est compliqué. Natsuko est d’abord fraichement accueillie par son père. Dans le village, on imagine pas que Natsuko soit revenue pour travailler. Une jeune femme doit se marier, c’est donc l’intention qu’on lui prête.

Mais Natsuko est déterminée. Sa première étape sera de faire pousser les quelques épis dénichés par son frère pour en récolter les grains. Dans le premier tome, nous la voyons faire germer les grains, planter les jeunes semis, se mettre en quête d’une rizière, préparer le terrain, le tout à la force de ses mains et de sa volonté.

Parallèlement, la brasserie familiale brasse le saké de l’année. Et nous assistons à toutes les phases de la production sans que le propos ne soit jamais pédant ou ennuyeux.

Dans sa quête, Natsuko retrouve des amis d’enfance, dont certains sont devenus agriculteurs. Et c’est là que la face cachée du métier se dévoile. Les agriculteurs sont vieillissants, les jeunes sont allés travailler en ville et la riziculture, peu rémunératrice est devenue une activité qu’ils exercent à mi-temps. La réglementation imposée par le gouvernement est souvent décalée par rapport aux exigences du métier et les agriculteurs perdent les valeurs de leur profession, coincés entre productivité, rentabilité et soins à apporter à leur terre.

Natsuko veut produire en bio, mais l’agriculture est devenue intensive, soutenue par la mécanisation et l’usage des pesticides et des herbicides.

Une galerie de personnages secondaires

  • Les parents de Natsuko: son père, notamment, la reçoit un peu froidement après le décès de son fils. Au début, pour lui, Natsuko est en situation d’échec, ne connait rien au métier et est une naïve échevelée. Mais, petit à petit, il se pourrait bien que son avis évolue. Car après tout, il en va aussi de l’avenir de sa brasserie puisqu’il n’a plus d’héritier.
  • Papy, le vieux Toji de la brasserie Saeki. Bienveillant, patient et très motivé à brasser le riz légendaire avant son départ à la retraite.
  • Kusakabe. Kusakabe est un personnage intéressant. Ce jeune homme a étudié avec Yasuo (le frère de Natsuko) à la faculté de brassage. Il travaille à la brasserie comme commis. Il se dit mauvais élève, fainéant. C’est un itinérant et un vrai puis de science en ce qui concerne la production du saké. Il est d’une grande aide à Natsuko mais n’hésite pas à la pousser dans ses retranchements pour lui ouvrir les yeux. Sera-t-il également un intérêt amoureux pour Natsuko?
  • Papy Miyakawa: vieux cultivateur, alcoolique, à la dérive. Son fils est parti travailler à la ville. Lui occupe ses journée à boire du mauvais saké et sa rizière périclite. Bourru et empreint de certitudes, lui aussi va se laisser gagner par l’enthousiasme et la détermination de Natsuko.
  • Saeko. Saeko est, comme Natsuko, de retour chez ses parents après une mauvaise expérience à la ville. Pleine de rancoeur et déçue de revenir à la case départ dans un village qu’elle déteste, sera-t-elle un obstacle ou un soutien?
  • Shingo, fils de brasseur. Il a le même âge que Natsuko. Sa famille semble aisée au vu des vêtements qu’il porte et de sa voiture flambant neuve. Il porte de suite un vif intérêt à Natsuko. Son avenir est tout tracé. Il devra reprendre les rênes de la brasserie familiale. Alors que le père de Natsuko a choisi de conserver une technique de brassage traditionnelle, celui de Shingo a opté pour la mécanisation et la fabrication industrielle du saké. De plus, tous les moyens sont bons pour augmenter le profit au détriment de la qualité. Shingo ne tardera pas à prendre la mesure du fossé qui sépare les deux familles.
  • Jinkichi. Il incarne la jeune génération d’agriculteurs. Il intervient à la toute fin du premier volume. Il prendra une part importante dans le récit dans les tomes suivants.

Akira Oze, le mangaka

Akira Oze est né en 1947. Il débute sous pseudonyme en écrivant des mangas shonen. Mais c’est sous son vrai nom et comme auteur de seinen qu’il se fera connaitre. Natsuko no saké sera son premier succès en 1988. Il est réputé pour ses mangas réalistes dans lesquels il traite des sujets sociétaux.

Il est l’auteur de 11 séries de mangas, mais seulement deux sont disponibles en France: Natsuko no saké et Le Disciple de Doraku, publié aux éditions Isan Manga.

Son style est classique, le trait fin et régulier, très réaliste aussi bien dans le dessin des personnages que des décors.

Les éditions Vega Dupuis

La maison d’édition Vega a été créée en 2018 par Stéphane Ferrand et a intégré le catalogue Dupuis en janvier 2021. Le catalogue initiale contenait du seinen puis s’est développé vers le shojo, le shonen et le kodomo (manga pour enfants).

Actuellement, la maison Vega Dupuis se distingue avec la publication en cours de Peleliu, Guernica of paradise, série en 12 tomes, au trait enfantin qui contraste avec l’enfer de la Guerre du Pacifique. Une série remarquée sur les réseaux sociaux.

Mon avis en quelques lignes

J’ai beaucoup aimé ce manga seinen. La lecture est plaisante, la découverte de cet univers si particulier des brasseurs de saké est passionnante. On retrouve dans ce manga des problématiques actuelles: la désertification et le vieillissement des campagnes, le conflit entre modernité, traditions, réglementation et idéaux du métier d’agriculteur. On assiste à la renaissance de la vocation de Natsuko est à son combat pour modifier les consciences et les pratiques des agriculteurs de son village.

Le trait doux et fluide de Akira Oze est très agréable, les décors sont fouillés et les personnages bien campés. Chacun a sa place dans le récit, chacun à un point de vue sur son milieu social et chacun a son conflit personnel. L’intrigue est belle, riche, nuancée, n’est pas manichéenne. Les termes techniques sont expliqués sans ralentir l’intrigue ni l’alourdir.

Un grand cru!

La prescription du docteur Fatale

Je vous propose une sélection de métier à découvrir par le prisme du manga.

  • Découvrez les coulisses de la création des mangas avec Bakuman de Tsugumi Ohba aux éditions Kana.
  • Give my regards to Black Jack de Shuho Sato. Ce manga aussi connu sous le titre de Say Hello to Black Jack s’attache au pas de Eijiro Sato, jeune interne en médecin. A travers ses stages dans différents services de l’hôpital, il se confronte au métier de médecin, à ses drames, ses paradoxes. C’est un manga seinen difficile, éprouvant et parfois révoltant où le personnage principal mesure les différences entre le métier fantasmé de médecin et la réalité du terrain.
  • Immergez vous dans l’univers de l’œnologie avec les Gouttes de Dieu de Tadashi Agi et Shu Okimoto, série en 44 tomes qui vous apprendra tout sur le milieu du vin.

Pour entendre la chronique Bulles de BD qui m’a convaincue de lire ce manga, c’est par ici. Et pour savoir si Natsuko parviendra à brasser le meilleur saké du Japon, il fait suivre cette belle série. Les trois premiers tomes de l’intégrale sont déjà parus. Le quatrième sortira début juillet. L’intégrale complète comportera 6 volumes.

Et pour achever de vous convaincre, vous pouvez regarder cette vidéo:

Dites moi en commentaires si vous avez découvert des métiers grâce aux mangas!

De bonnes lectures et que l’imagination soit avec vous!

Natsuko no Saké – Akiro Oze – tome 1 – 452 pages – Vega Dupuis

Un commentaire

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