L’Ours et le Rossignol

J’ai croisé L’Ours et le Rossignol de Katherine Arden en grand puis en petit format sur les rayons de ma librairie. Comment ne pas être séduite par l’illustration d’Aurélien Police ? Cette architecture typiquement russe, les tours pointées vers le ciel, la flèche, les coupoles et les dômes, silhouette glacée sur un fond de nuit enneigée est un réel appel à l’imaginaire. Et cette petite silhouette à cheval en bas à droite ? Cédant à l’appel de cette magnifique illustration et au bandeau signé Robin Hobb (un de mes auteurs de l’imaginaire favori), je me suis lancée dans la lecture. Je vous raconte.

Le 4è de couv’

« Au plus froid de l’hiver, Vassia adore par-dessus tout écouter, avec ses frères et sa sœur, les contes de Dounia, la vieille servante. Et plus particulièrement celui de Gel, ou Morozko, le démon aux yeux bleus, le roi de l’hiver. Mais, pour Vassia, ces histoires sont bien plus que cela. En effet, elle est la seule de la fratrie à voir les esprits protecteurs de la maison, à entendre l’appel insistant des sombres forces nichées au plus profond de la forêt. Ce qui n’est pas du goût de la nouvelle femme de son père, dévote acharnée, bien décidée à éradiquer de son foyer les superstitions ancestrales.

Inspiré de contes russes, L’Ours et le Rossignol a su en garder toute la poésie et la sombre cruauté. C’est le premier roman de Katherine Arden. »

L’auscultation

Premier volume de la Trilogie d’une Nuit d’Hiver

L’Ours et le Rossignol est le premier roman de Katherine Arden, mais il est aussi le premier tome de la trilogie d’une Nuit d’Hiver. Il a été publié aux Etats Unis en 2017 et traduit puis publié en France chez Denoel en janvier 2019 dans la très jolie collection Lune d’encre. Le deuxième volume « La fille dans la tour » et le troisième tome « L’hiver de la sorcière » ont rapidement suivis en grand format. La trilogie connait une seconde existence en format poche dans la collection Folio SF.

La famille au coeur du récit

Katherine Arden nous raconte ici l’histoire de Vassia, dernière-née de Marina et Piotr. Le début du récit est rapide. Marina désire cette enfant, qu’elle souhaite héritière d’une certaine magie familiale dont elle-même est dépourvue. Cette ultime grossesse débutée au plus froid de l’hiver est dangereuse mais elle la mènera à terme. Marina décèdera en donnant naissance à Vassia, enfant effrontée et sauvage. Elevée par son père, une vieille nourrice et ses frères et sœur, Vassia grandit au plus proche de la nature et des esprits qui peuplent la forêt et la demeure de son père, esprits qu’elle est la seule à voir. Jusqu’au jour où son père se remarie avec la fille du roi. On la dit folle et dévote. De ce jour, christianisme et croyances anciennes se livreront une guerre sans merci pendant que l’Ours brise sa cage et menace la vie des villageois et de Vassia.

Ce premier tome où nous voyons grandir et évoluer Vassia se rapproche des récits d’initiation. Tout au long du récit, elle restera dans son cercle familial. Nous verrons l’atmosphère familial se dégrader et la relation avec le père devenir conflictuelle. Piotr représente le pouvoir et le poids de la tradition contre lesquels Vassia se heurte.

Les frères et sœurs sont traités par l’auteur avec plus ou moins de bonheur. La sœur ainée, Olga, est rapidement mariée et quitte le théâtre des opérations. L’ainé des frères est un personnage très secondaire qui ne fait pas avancer le récit. Sacha le second est un jeune homme aux qualités de chef et de meneur d’homme. Au grand dam de son père, il est également très pieux. Sa vocation pour l’église l’amènera également à quitter rapidement le récit. L’auteur a donc éparpillé la fratrie rapidement et les intrigues d’Olga et de Sacha sont mises de côté. Les poursuivre dans ce volume aurait certainement amené plus de rythme par une variation des points de vue mais ce n’est pas la construction choisie par l’autrice. Mais vous savez quoi ? Il parait que l’on retrouve Sacha dans le second volume et je m’en réjouis. Car si la construction du récit écarte certains personnages dès la première partie du roman, Katherine Arden sait capter la curiosité du lecteur et susciter de l’empathie et de l’attachement pour ses personnages.

Enfin, Aliocha, 4è de la fratrie, est un très beau personnage d’allié et porte haut les couleurs de la fraternité.

Immersion dans la mythologie russe

Katherine Arden, jeune auteur, place son premier roman en Rus’ septentrionale et nous immerge dès les premières pages dans la mythologie russe. Comme les membres de la famille, on attend le retour du père en écoutant l’histoire du Démon du Gel qui est l’enjeu de ce premier tome. Le récit est l’occasion de découvrir tout un bestiaire de mythologie russe. De l’esprit protecteur de la maisonnée, à l’esprit de l’écurie en passant par l’inquiétante Roussalka, c’est tout un monde qui se déploie sous nos yeux. Un univers où une fois la porte refermée sur la froideur du dehors, devant la chaleur du poêle, un esprit protecteur raccommode les chaussettes. Il en est d’autres plus dangereux que je ne dévoilerai pas ici pour ne pas spoiler.

Traditions, religion et émancipation

Le contexte historique permet à l’auteur de confronter les traditions et les superstitions à l’apparition d’une religion nouvelle, ici le christianisme. Représenté par la belle-mère de Vassia et par un personnage de prêtre tourmenté par la chair, le christianisme vient bouleverser et bousculer le quotidien des habitants d’une Russie rurale. Cependant, elles se rejoignent sur un point : les femmes se doivent d’être mariées et au foyer. Ce qui ne correspond ni au caractère ni aux aspirations de Vassia. Son intrigue d’émancipation est menée finement et sans caricature pasr l’auteur.

Naissance d’un personnage, ellipse et fin canon

A mon avis, l’auteur a pris au moins deux fois le risque de perdre son lecteur. La première partie est rapidement menée. Vassia nait, sa mère meurt, la sœur ainée et un des frères quittent le domicile. Cette première partie expose les personnages et clos en apparence l’arc narratif de certains. On pourrait presque penser que l’histoire brosser à grands traits s’arrête là. Cher lecteur, il te faudra poursuivre, la narration gagne en profondeur par la suite.

Vient ensuite une ellipse. Vassia a grandi. Arrive alors un élément perturbateur en la personne du prêtre. Les intrigues ne sont plus du tout les mêmes dans la deuxième partie mais les menaces se précisent et le personnage de Vassia évolue. Arrive alors la troisième partie, plus nerveuse, plus tendue. Les enjeux deviennent importants et l’auteur amène en un souffle son lecteur, attrapé dans ses filets, jusqu’à la fin du livre.

Mon avis en quelques lignes

Ce premier roman sans être un chef d’œuvre est un beau coup d’essai. La structure chronologique est peut-être un peu académique et laisse sur le côté quelques personnages que l’on aurait bien aimé suivre. Il y a quelques maladresses dans le style, notamment par la répétition du « et » qui donne à certaines descriptions un effet de liste un peu lourd.

Et cependant, cela fonctionne. L’auteur crée des personnages attachants. L’enjeu grimpe tout au long du récit pour aboutir à un climax nerveux et intense. Les personnages du folklore russe sont très bien rendus et je me suis prise à leur envier leur domovoi (esprit protecteur du foyer) qui reprise les chaussettes au coin du feu.

Le roman a d’ailleurs été bien accueilli. Il figurait dans la sélection des Imaginales 2020 et dans celle des Vampires et sorcières award 2020.

Une bien belle découverte donc et je lirai la suite de la trilogie avec curiosité et plaisir.

La prescription du Docteur Fatale

  • Pour découvrir la littérature fantastique russe : La dame de pique d’Alexandre Pouchkine
  • Le vrai roman de l’imaginaire slave de 2019 : Vita Nostra de Marina et Serguei Diatchenko. Publié aux éditions de l’Atalante, ce premier tome d’une trilogie a été récompensé par plusieurs prix : Prix Imaginales et Grand Prix de l’Imaginaire.
  • De Katherine Arden: la suite de la trilogie. Tome 2: La fille dans la tour, éditions Denoël. Tome 3, L’hiver de la sorcière, éditions Denoël. Une série jeunesse Small spaces dont le premier volume vient de paraitre chez Pocket Jeunesse

Bonnes lectures et que l’imagination soit avec vous!

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2 commentaires

  1. Encore une fois, une belle critique fouillée et agréable à lire. La « prescription » finale apporte un complément intéressant pour les lecteurs désireux de découvrir divers aspects de la littérature russe.

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