Etés anglais d’Elizabeth Jane Howard

Eté anglais a sans nul doute été un des romans de l’été 2020. Dans la librairie que je fréquente, il était numéro 3 des ventes en août. Cet ouvrage est le premier d’une saga familiale qui comptera quatre tomes . Il est édité par les éditions de la table ronde.

Le quatrième de couv’

Juillet 1937. À Home Place, au cœur du Sussex, jardiniers, femmes de chambre et cuisinière sont sur le pont. La Duche orchestre le ballet des domestiques avant l’arrivée de ses trois fils, Hugh, Edward et Rupert Cazalet, en chemin depuis Londres avec épouses, enfants et gouvernantes. Où dormira Clary, adolescente mal dans sa peau en plein conflit avec sa belle-mère? Quelle robe portera Villy, ancienne ballerine désormais mère au foyer? Polly, terrorisée à l’idée qu’une guerre éclate, s’entendra-t-elle avec sa cousine Louise qui rêve de devenir actrice? Rachel, la seule fille de la Duche, trouvera-t-elle un moment pour ouvrir la précieuse lettre de son amie Sid?
Non-dits, chamailleries, profonds chagrins… Aux préoccupations des adultes font écho les inquiétudes des enfants, et à la résilience des femmes, qu’elles soient épouses, fillettes ou domestiques, répond la toute-puissance – ou l’impuissance – des hommes. L’été regorge d’incertitudes mais, sans l’ombre d’un doute, une nouvelle guerre approche : entre pique-niques sur la plage et soirées auprès du gramophone, il faudra inventorier lits de camp et masques à gaz.

Etés anglais, un roman russe ?

Ce devait être difficile pour elle de débarquer à retardement dans une famille aussi vaste et aussi unie, avec toutes ses coutumes, ces traditions et ses plaisanteries. »

Nous faisons la connaissance de 3 générations de Cazalet. Ceux par qui tout commence William Cazalet, surnommé le Brig et Kitty, son épouse, surnommée la Duche (la duchesse) représentent la première génération. Ils habitent à la campagne et c’est dans leur maison dans le Sussex, que toute la famille se réunit pour passer l’été.

Ils ont quatre enfants :

  • Rachel, fille entièrement dévouée à ses parents
  • Hugh, blessé pendant la première guerre mondiale
  • Edward, mari volage
  • Rupert, l’enfant « pauvre de la famille », simple professeur qui aspire à se consacrer à sa peinture.

Chacun des trois fils est marié, Rupert est même un veuf remarié, et ont chacun entre deux et trois enfants. La deuxième génération est plus citadine que la première et vit principalement à Londres.

Cela fait donc du monde et à l’instar des romanciers russes, l’auteure s’attachera à nous narrer le quotidien de chacun d’entre eux. Certaines de mes connaissances dessinaient des arbres généalogiques pour se repérer dans les liens entre les personnages des classiques de la littérature russe. A l’époque je ne ressentais pas le besoin de me référer à une liste de personnage ou à un arbre généalogique pour naviguer dans les familles des romans russes. Mais il semble que je vieillisse et l’arbre généalogique fourni par l’éditeur dans les premières pages du livre est devenu mon meilleur ami. Ceci dit, passées les 150 premières pages du livre, je n’en ai plus eu besoin. Après tout, l’arbre généalogique des Cazalet est moins perturbant que celui des personnages de la série allemande Dark.

La banalité du quotidien et soudain…

Soudain, elle se souvint. Ce n’était que le début: l’étreinte se changerait en étau, puis en une lame qui descendrait le long de son dos, fendant sa colonne vertébrale et s’arrêtant quelques secondes après être devenue intolérable, puis semblant disparaitre, mais, en réalité, mijotant un autre assaut plus meurtrier… »

Elisabeth Jane Howard s’attache à détailler le quotidien des différents membres de cette grande famille réunie pour las vacances d’été. Les tenues, les tracas domestiques, les émotions, les relations entre les différents personnages, les non-dits, les espoirs, les rêves et les jeux d’enfants, les aspirations des jeunes filles, les amours naissantes, les tensions et les incompréhensions dans le couple. Cet échantillon d’humanité issue de la bourgeoisie anglaise est disséqué à la loupe par la plume de l’auteur. C’est banal et c’est tellement réel. C’est banal et c’est tellement captivant. C’est banal et soudain… Soudain, un accouchement se passe mal, soudain un père pose la main sur le sein de sa fille, soudain l’infidélité, soudain un choix à faire.

L’écriture d’Elisabeth Jane Howard est une mélodie du quotidien ponctuée de coups de tonnerre.

La chronique d’une époque: un paternalisme et un patriarcat insupportable

La famille Cazalet, ou plutôt les familles Cazalet car la branche maitresse a plusieurs rameaux, est le produit de son époque. Les hommes travaillent dans l’entreprise familiale et les femmes font leur travail de femme soutenue par des domestiques et des nourrices.

En réalité, elle avait envie de dire : « C’est simple, je ne veux à aucun prix d’un autre enfant », mais, en plus d’être son médecin, Bob était un homme, et il y avait fort peu de chance qu’il comprenne. « Je suis sûre qu’Edward ne veut plus d’enfants, ajouta-t-elle.

– Oh, ça m’étonnerait qu’Edward fasse des histoires. Il peut se le permettre financièrement, ce qui est le principal. »

Eh oui, dans les années 30, les femmes ne sont pas libres de disposer de leur corps. La contraception en est à ses bégaiements et sous la responsabilité des femmes.

Autre témoignage d’une époque heureusement révolue, celui de l’éducation des filles.

« Il faudrait que ces deux-là (Clary et Louise) aillent à l’université, se disait Miss Milliment, mais elle se le disait sans grand espoir, étant donné le peu d’intérêt que semblait accorder la famille à l’éducation des filles. »

La sexualité des femmes

Elizabeth Jane Howard a un grand talent. Elle dissèque le quotidien et par petites touches, de ci de là, apparait la subversivité. Et notamment quand elle aborde la sexualité des femmes. La diversité de son panel de personnage lui permet de brosser plusieurs portraits de femmes et plusieurs regards sur les relations de couple et la sexualité. Il y a les femmes qui subissent le devoir conjugal sans y trouver le moindre plaisir pour elles et qui s’interrogent. Il y a Zoé, consciente de son pouvoir de séduction. Il y a le personnage de l’amante. Et il y a Rachel. Rachel, qui par sa relation avec Sid, dessine le tableau d’une homosexualité féminine discrète et chaste.

Le point commun entre toutes ses femmes, c’est qu’elles ne sont absolument pas éduquées sur le fonctionnement de leur propre corps et sur la sexualité. La démonstration nous en sera faite quand la jeune Louise aura ses premières règles. La réaction de Villy, sa mère, face à cet évènement est tout à fait terrifiante. Mais voici ce que Villy avait reçu de sa propre mère:

Les femmes, du moins les femmes bien, n’étaient pas censées apprécier l’acte, mais sa propre mère avait signifié, la seule fois où elle ait jamais un tant soit peu abordé la sujet, que la plus grave erreur possible était de se refuser à son mari. »

On mesure alors l’étendue du chemin parcouru en matière de sexualité féminine depuis les années 30.

L’intensité de l’enfance

L’auteure, par l’ampleur des familles qu’elle met en situation, dispose d’un large éventail d’âge d’enfant. On y verra donc un nouveau né, de jeunes enfants et leurs bêtises ou facéties, des garçons en pension, des filles à la maison et une belle variété d’adolescents. L’auteur a donc grande liberté pour aborder les thèmes de la parentalité, de l’enfance et des émois de l’adolescence.

L’ombre de la guerre

Le roman débute à l’été 1937. Certains des personnages ont déjà vécu une guerre et ont été marqués par elle. Ils ne le savent pas encore mais nous, nous le savons : ils vont en affronter une autre. En 1937, la menace de la guerre est lointaine, elle n’est même qu’une simple intuition de certains membres de la famille. Au cours du récit, la menace se précise, prend corps, dans un crescendo très maitrisé pour devenir la première préoccupation de la famille dans la dernière partie du roman.

Qui est Elizabeth Jane Howard?

Il me semble que l’autrice s’est incarnée dans les personnages de Louise et de Clary. Elizabeth est né een 1923. Elle a donc quatorze ans quand éclate la seconde Guerre Mondiale. Comme le personnage de Louise, elle aspire à devenir actrice. La guerre perturbera et empêchera ce projet. Elle deviendra donc écrivain à partir de 1940. Son premier roman, la belle visite, sera remarqué et récompensé. Mais c’est avec la saga des Cazalet publiée en 1990 en Angleterre qu’elle s’imposera comme un auteur classique contemporain.

Sa saga a été adaptée pour le petit écran par la BBC en 2001 avec Hugh Bonneville au casting.

Hugh Bonneville, ne serait- ce pas un des acteurs de Downton Abbey ? Mais oui, tout à fait. Ce qui fait une transition toute trouvée.

La saga des Cazalet, le Downton Abbey littéraire?

Il est facile de faire le lien entre la célèbre série télévisée britannique créée par Julian Fellows et nombreux sont les chroniqueurs et bloggeurs qui ont rapproché les deux œuvres. Elles sont cependant très différentes à mon sens.

  • L’époque traitée n’est pas tout à fait la même, Downton abbey se déroule dans les années 20, et étés anglais en 1937 et 1938.
  • Les classes sociales sont différentes : aristocratie pour Downton, bourgeoisie pour étés anglais
  • Les relations entre domestiques et employeurs : dans Downton, on nous présente des domestiques qui ont à cœur de « servir ». Domestiques et employeurs font cause commune pour que vive le manoir de Downton. Plus de 10 ans plus tard, dans étés anglais, les liens sont plus distendus entre employeurs et domestiques.
  • Si Downton Abbey est une série feel good, étés anglais est bien plus réaliste sur la nature humaine.

N’attendez donc pas de lire la version littéraire de Downton Abbey. L’œuvre d’Elizabeth n’est pas une œuvre de divertissement mais une observation scrupuleuse et minutieuse d’un microcosme anglais.

Le premier tome de cette saga familiale est une vraie réussite littéraire, un travail de fourmi pour décrire une époque, un milieu social, faire surgir la tension dans la banalité du quotidien dans un récit placé sous l’ombre d’une guerre qui s’approche. Un roman que je recommande donc chaudement.

Le deuxième volume de la saga des Cazalet, A rude épreuve, est disponible en librairie à partir du 8 octobre 2020.

Septembre 1939. La famille Cazalet, réunie à Home Place, apprend l’entrée en guerre de l’Angleterre à la suite de l’invasion de la Pologne. On ferme les demeures londoniennes les unes après les autres pour se mettre à l’abri dans le Sussex, où les préoccupations de chacun – parent, enfant ou domestique – sont régulièrement interrompues par les raids allemands.Polly, dont les parents s’enfoncent dans un insupportable mutisme, se tourne vers les discours pacifistes de Christopher et l’oreille attentive de Miss Milliment. Clary, sa meilleure amie, renseigne chaque parcelle de sa vie dans des carnets et élabore mille scénarios pour expliquer le silence de son père Rupert, porté disparu sur les côtes françaises. Serait-il devenu espion aux côtés du général de Gaulle ? Zoë, sa femme, vient de donner naissance à Juliet, qui ne connaîtra peut-être jamais son père. Fascinées, les deux adolescentes observent aussi leur cousine Louise : à dix-huit ans, alors qu’elle fait ses débuts dans un sinistre théâtre de province, elle fume et porte des pantalons, au grand dam de sa famille.Deuxième tome de la saga des Cazalet, À rude épreuve reprend le fil de l’existence de personnages dont Elizabeth Jane Howard continue d’explorer les secrets les plus enfouis, alors que l’Angleterre subit de plein fouet le conflit mondial tant redouté.

7 réflexions sur “Etés anglais d’Elizabeth Jane Howard

  1. Très beau travail, c’est une analyse très fouillée. Ce roman me fait penser à La dynastie des Forsythe de John Galworthy dont l’action se situe également en Angleterre sur la période de 1880 à 1930. Ces ouvrages ont été réédités récemment. Tout cela permet de se rendre compte de l’évolution de la société.

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